L’affaire Xavier Gorce ou l’émergence d’un Monde parallèle caricatural.

Pour qui l’ignorerait encore: ci-dessus, le “coupable” dessin de X. Gorce

De l’art de persister dans l’erreur et la médiocrité d’explications qui n’en sont pas. Depuis le début de la polémique initiée par la direction du Monde à propos d’un dessin de Xavier Gorce (qu’il a contribué à rendre massivement populaire), le quotidien s’enfonce chaque jour un peu plus dans le marécage de justifications filandreuses. Espérant enrayer le tsunami de critiques qu’il a lui-même stupidement suscité en affichant, par la condamnation publique de cette caricature, sa fébrilité éditoriale, sa poltronnerie à l’égard des réseaux dits “sociaux”, son déficit d’intelligence de la situation, et sa chétive perspicacité en matière de communication.

Qu’on en juge: en une semaine, pas moins de trois interventions émanant de trois hauts dirigeants du Monde. Trois morceaux d’anthologie. Trois “explications” plus discutables et moins convaincantes les unes que les autres.

Fumeux fondement de la sentence

Il y eut d’abord, tombant comme une lame de massicot sur les doigts du caricaturiste fautif, un surréaliste billet de Caroline Monnot (directrice de la rédaction) exécutant sans appel le Gorce du jour. Se repentant de l’avoir publié. Et présentant de plates “excuses” aux “lectrices et lecteurs” qui pouvaient avoir “été choqués” par un dessin qui pouvait être perçu comme une “relativisation de la gravité des faits d’inceste”. A lui seul, le recours au vague et au spéculatif induits par le verbe “pouvoir” suffit à faire comprendre le partial et fumeux fondement de la sentence prononcée. Par ce billet, la direction du Monde sautait à pieds joints dans ce qui déclencherait, à coup sûr, une polémique autrement plus pénalisante pour elle que le ressentiment de ceux qui “pouvaient”, via Twitter, n’avoir pas apprécié l’ironie d’un pingouin.

On ne saurait être ni plus imprudent, ni plus incendiaire. Le Monde aurait cherché à s’infliger les douleurs d’une vraie crise artificiellement provoquée, qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Quand on s’appelle “Le Monde”, dire et benoîtement écrire qu’on vient de faire une erreur en publiant une caricature qui “peut” hérisser une fraction de ses lecteurs, c’est nier la raison même, pour un journal, d’en publier. C’est oublier, en passant, une équipe entière de caricaturistes qui sont morts pour avoir eu, comme Xavier Gorce, l’outrecuidance et le talent de ne pas plaire à tous les publics, à tous les sexes, à toutes les religions… C’est introduire le doute sur la sincérité d’un Monde qui se proclamait “Charlie”. C’est marcher sur les traces d’un New York Times ayant choisi de ne plus publier de caricatures du tout. A ceci près que le quotidien américain s’en est tenu, lui, à une annonce franche et nette de sa renonciation au dessin de presse.

Voile de suspicion

Tout le contraire des acrobaties éditoriales auxquelles se livrent les dirigeants de ce Monde parallèle pour lequel, somme toute, la liberté de caricature est encore plus belle dès lors qu’on s’autorise à la découper en suivant les pointillés des groupes de pressions qui pourraient (pour être sémantiquement en symbiose avec la prose du Monde) se sentir blessés par la causticité d’un dessin. Dans le cas présent : les “victimes d’incestes” et personnes “transgenres”.

On se doute, on imagine, on veut croire qu’au moment de placarder son justicier billet, Caroline Monnot n’était pas la seule à décider qu’il était temps d’agir et de réagir en se désolidarisant publiquement de Xavier Gorce.

Ne s’est-il alors trouvé personne, dans l’imposante hiérarchie du Monde (quantitativement parlant) pour rappeler qu’être hilarante ou consternante, discutable ou provocatrice, et parfois insupportable, est le lot de toute caricature ? Personne pour convaincre madame la directrice Monnot que la liberté qui doit présider à l’exercice de cet art journalistique ne peut être ni malléable en fonction de la susceptibilité des uns, ni soluble dans les croyances des autres, et encore moins sécable pour complaire à tel ou tel rassemblement protestataire sur les trottoirs de Facebook ou Twitter ? Personne pour alerter sur le fait que cette exécution d’un dessinateur jetterait un persistant voile de suspicion sur toutes les caricatures qui seraient ultérieurement autorisées à paraître; chacun pouvant alors se demander sur la base de quelles clientélistes considérations l’imprimatur aura été consenti… Personne enfin pour entrevoir que ce billet risquait de provoquer infiniment plus de dégâts que le croquis controversé?

Apparemment non. Personne.

Et surtout: Pas de commentaires!

Les choses auraient pu en rester là, et l’incendie être circonscrit à la faveur d’un débat-extincteur qui se tiendrait dans l’espace du journal réservé aux commentaires. Mais non. Une intelligence manifestement supérieure en matière de communication crut bon et sain de décréter que ce billet serait fermé au débat sur le site du quotidien. L’évidente logique de cette décision n’a pu tenir que dans un imparable et scientifique raisonnement maison : “Tant qu’à faire une connerie (publier ce billet) autant la faire en grand. En très grand. Montrons au lecteur et à Gorce qui commande ici.”

En d’autres termes: “Circulez! Et surtout, pas de commentaires!

Alors là… Chapeau bas ! C’est bien la peine d’être le Monde, de donner à longueur d’année des leçons de savante politique, d’organiser de bucoliques festivals du Journalisme, de pontifier à grand renfort d’éditoriaux sur les comportements et la communication de gouvernants, de chefs d’entreprises ou d’Etats, pour accoucher, s’agissant de soi-même, de sa propre entreprise, de son “grand” journal (les guillemets s’imposent chaque jour davantage en ce moment) d’une non-stratégie de communication aussi béatement mortifère.

Soumission aux mécontents

Car de deux choses l’une. Soit ce dessin était effectivement jugé impubliable et il fallait le refuser en le signifiant clairement à son auteur avant. Soit il avait été accepté, et il fallait pleinement en assumer la publication. Au lieu de quoi le Monde s’est engouffré dans une tortueuse troisième voie consistant à vouloir, dans le même temps: adresser un message de soutien -pour ne pas dire de soumission- aux mécontents, liquider froidement le dessin en question, et humilier son auteur. Qui en tira d’ailleurs l’unique et digne conclusion possible: claquer la porte du journal.

Bien évidemment, ce billet servit au contraire de carburant à tous ceux (beaucoup plus nombreux que les allergiques à l’humour de X. Gorce) qui pouvaient, de leur côté, trouver le procédé et les arguments du quotidien fallacieux.

Dès le lendemain, l’incendie de l’affaire “Gorce” galopant dans tous les autres médias, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio crut bon de faire connaître son avis sur le problème. Malheureusement, n’ayant peut-être pas saisi la nature et l’énormité du faux-pas initial commis avec le texte de Caroline Monnot, l’éminent directeur ne trouva rien de plus apaisant et constructif que de s’enferrer, à son tour, dans une spécieuse démonstration de l’admirable quadrature du cercle magique qui sert désormais de circonférence flottante au droit à la caricature dans les colonnes du quotidien. De ce texte, écrit à la truelle rhétoricienne et au mortier de tartufferie, il ressort, en gros, que tout va pour le mieux dans le meilleur du Monde qu’il dirige. Que le dessin en question est et reste éminemment discutable. Qu’il n’y a pas là de quoi échauffer les esprits. Que Caroline Monnot a bien fait. Que la direction du Monde oeuvre et oeuvrera pour l’éternité en faveur de la liberté de la presse. Qu’elle n’a en rien exercé une censure. La preuve, le dessin du dénommé Gorce est toujours en ligne sur le site. De quoi se plaint-on?

Là encore, les mêmes causes affligeantes produisant les mêmes effets dévastateurs, il ne se trouva sans doute personne pour humblement attirer l’attention du directeur Fenoglio sur le risque d’un soulèvement massif de critiques que ce texte pourrait lui attirer en retour. Personne pour, diplomatiquement, faire observer que le plus sage et le plus positif, à ce stade de l’affaire, serait d’admettre qu’une erreur venait effectivement d’être commise; non pas vis-à-vis de ceux qui abhorrent son dessin, mais à l’égard de Xavier Gorce lui-même. Et qu’il conviendrait de “lui” présenter des excuses.

Hypocrisie et lâcheté

C’est grand dommage d’être aussi peu clairvoyant et si mal conseillé, quand on a la charge de piloter un média d’envergure Mondiale. A peine mis en ligne, le pensum de Jerôme Fenoglio s’est vu infliger par centaines des commentaires à de rares exceptions tous très acerbes, indignés, rageurs ou attristés, pour déplorer “l’hypocrisie”, la “lâcheté”, l’incompréhensible et inique attitude du journal à l’égard de Xavier Gorce. Résultat : une avalanche de promesses de désabonnements et d’appels à la démission des dirigeants du journal. Bref, a surgi comme un grandissant malaise autour de l’inaptitude du Monde à gérer le départ du caricaturiste. Suivi de peu, pour couronner le tout, par celui de l’emblématique Plantu, prenant sa prévisible retraite, mais en déclarant haut et fort qu’il trouve dessin de son confrère Gorce “génial”. Ambiance.

Il faut croire que l’amateurisme du Monde en matière de communication confine au masochisme car, le surlendemain, ce fut au tour d’un autre dirigeant, Gilles van Kote (préposé aux “relations avec les lecteurs”) d’y aller d’un nouveau texte “d’explications” ni plus ni moins habile que les précédents. A nouveau, tambours et trompettes pour invoquer l’indéfectible amour du Monde pour la liberté de la presse, le droit à la caricature… Re-dénonciation du caractère discutable du Gorce en question. Air connu. Augmenté de la reconnaissance du fait (difficile à dissimuler !) que de plus en plus de lecteurs s’émeuvent du traitement réservé au dessinateur par un quotidien auquel il collaborait depuis vingt ans. Seul élément nouveau, dont la révélation a sans doute pour objectif de rehausser la confiance en interne: la découverte d’une défaillance dans “la chaîne de validation” des caricatures proposées par Xavier Gorce, qui n’aurait pas été ce qu’elle aurait dû être. Traduction: l’erreur est humaine, solitaire, et vient d’en bas. Qu’on se rassure, un lampiste trinquera un jour ou l’autre pour n’avoir pas su déceler à temps l’intrinsèque perversité du gang des pingouins.

Bien sûr… Le Monde ne s’arrêtera pas de tourner pour si peu. Des remplaçants (il n’en manque pas sur le banc de touche de la presse) succéderont bientôt aux caricaturistes en partance. Soit. Mais, compte tenu du pathétique de cet épisode et de l’admirable solidarité par inertie de la rédaction du quotidien, on ne peut que souhaiter à ces prochaines recrues bien du courage et de la patience face à une équipe dirigeante du Monde aussi merveilleusement structurée pour résister à l’hystérie des réseaux sociaux, aussi énergique et brillante dans le maniement des arguments les plus contradictoires, aussi volontariste et sourcilleuse en faveur de la liberté de caricaturer, aussi performante et chaleureuse en matière de relations humaines et, last but not least, aussi aguerrie et performante dans la communication de crise.

Philippe Kieffer

Journaliste & Producteur

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